vernissage le samedi 8 mars • du 5 mars au 6 avril 2014

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Linogravure

Logique sécuritaire, cybermarketing, fichage électronique, géolocalisation : à bien des égards, la société mondialisée du XXIème siècle naissant est une société du contrôle. Un contrôle sous-jacent, non-dit ou à moitié consenti, mais qui s’insinue dans notre quotidien le plus intime. Ainsi notre monde libéral consacre une énergie considérable à juguler certaines libertés.

Sébastien Mettraux, jeune artiste suisse travaillant à Vallorbe, construit depuis 2006 une œuvre de gravure autour de ce thème. Au rythme de quelques productions par an, son travail au carrefour de l’abstraction géométrique et de la satire répertorie l’iconographie, à la fois très formelle et terriblement concrète, du contrôle : signalétiques de la surveillance, symboles de recension ou de pointage, security patterns voués à nous protéger autant qu’à nous enfermer.

Sans se départir d’une ironie candide, il détourne ces images abstraites et fonctionnelles en œuvres destinées à la contemplation esthétique. Simple détournement humoristique ? Pas seulement : l’artiste nous invite à une réflexion sur les liens entre forme, sens et fonction sociale, et nous interroge sur le visage parfois séduisant de la soumission. Son discours, plutôt que de chausser les lourds sabots d’une dénonciation au premier degré, préfère user du sous-texte.

Un peu / Beaucoup / Pas du tout, 2010 • Trois linogravures • 12 exemplaires + 3 épreuves d’artiste • 30 x 30 cm.

L’histoire du quadrillage est un exemple des liens politico-historiques entre forme et contrôle. Dans son cours intitulé Les Anormaux (1974-75), Michel Foucault explique comment la pratique du quadrillage topographique est née au XVIIIème siècle de la politique sanitaire d’endiguement des épidémies de peste. La méthode de la quarantaine, qui suppose la surveillance et le recensement stricts de la population par zones, implique de facto un enfermement, une restriction de la circulation. Ce qui recense, par définition, contient et enferme. Sans titre (2013, ci-dessous) reproduit le motif désignant une zone sinistrée sur les cartes administratives militaires et policières suisses.

Abstraction géométrique

Les images que sélectionne Sébastien Mettraux répondent aux critères de l’abstraction géométrique : formes et rythmes mathématiques, couleurs pures, dessin intact. L’artiste entretient un lien complexe avec ce courant, qui, en Suisse notamment – depuis les années 1930 et l’art concret (Max Bill, Gottfried Honegger) en passant pour le courant néo-géo des années 1980 (John Armlader, Christian Floquet) – est devenu l’académisme pictural par excellence. Son parcours personnel de peintre figuratif à Lausanne n’en fut que plus difficile, et son travail se lit aussi comme une réaction à cet héritage. L’artiste s’est forgé un théorème personnel : pour avoir du sens, une œuvre doit posséder trois ancrages, l’un dans l’histoire de l’art, l’autre dans l’histoire personnelle, l’autre dans la société contemporaine. On est loin des principes universalistes et anhistoriques de l’art concret, et plus proche de l’art conceptuel.

251 033367 15031257 / 251 033370 15031258 / 251 033373 15031259, 2010 • Trois linogravures sur papier velin • 7 exemplaires + 3 épreuves d’artiste • 90 x 66 cm chacune.

Voici un exemple de security pattern : les hexagones concentriques des ces trois linogravures (2010, ci-dessus) qui figurent sur les billets des Chemins de Fer Fédéraux suisses rappellent les illusions d’optique pratiquées par Bridget Reilly.

Autre manière de s’éloigner de l’abstraction géométrique : le choix de la linogravure (gravure sur linoléum) au rendu plus grossier et moins lisse que la sérigraphie ou la lithographie. Les tirages se faisant à la cuillère, donc sans presse, sont réalisables quasiment n’importe où. Indépendant, autoproduit, possiblement clandestin : Sébastien Mettraux joue au faussaire, en produisant en série de fausses reproductions de documents officiels. Et comme tout faussaire, il se heurte à des procédés anti-contrefaçon.

Sans titre, 2012 • Linogravure sur papier velin • 12 exemplaires + 3 épreuves d’artiste • 30 x 40 cm.

Le guillochis est un motif ornemental gravé qui fait s’entrelacer de fines lignes courbes, souvent en rosaces ou en rubans. En horlogerie, on appelle côtes de Genève ces lignes ondulées qui décorent l’intérieur des montres. La technique du guillochage  se mécanise au XVIème siècle, et permet au XIXème de prévenir la contrefaçon des billets de banque et des timbres : le motif, réalisé par des machines, est alors quasiment impossible à réaliser à la main. Abstraction de contrôle (2013, haut de la page) reproduit le guillochis imprimé figurant sur les cartes d’identité suisses. Mais ce procédé n’est pas l’apanage des documents officiels : celui de Sans titre (2012, ci-dessus) figure sur la carte de fidélité du géant suisse de la distribution, Migros. Ses conditions générales d’utilisation stipulent : “Vous autorisez Migros à collecter des informations sur vos achats auprès d’entreprises du groupe et à les exploiter à des fins de marketing”. Attention à ne pas confondre les deux cartes.

Peinture et sculpture

La pratique principale de Sébastien Mettraux demeure la peinture figurative, non représentée dans cette exposition. La longue série intitulée Dernier paysage I (depuis 2004), mêlant huile sur toile et image de synthèse, présente les espaces de vie destinés à abriter nos derniers instants en cas de catastrophe : bunkers, caves et abris antiatomiques. La série Dernier paysage III (2011-2013) sous-titrée Visions du paradis, nous propose des visuels de promotion immobilière de luxe en région lémanique comme représentations contemporaines du paradis terrestre.
Son travail de sculpture, qui prolonge cet équilibre entre sens plastique et ironie, propose des objets à double-sens, où le fonctionnel le dispute à l’absurde : étais décoratifs, néons défectueux, bélier de police porte-manteau.

Bleu de prusse (Radiogardase®), 2013 • Tempéra à l’oeuf sur toile, pigment: bleu de prusse médical Radiogardase® (antidote au cesium 137), cadre en bois, verre, notice du médicament (au dos du cadre) • 55 x 55 x 6 cm.

L’exposition inclut cette peinture monochrome réalisée à la tempera à l’œuf à partir d’un pigment pharmaceutique appelé Radiogardase®, ou « Bleu de prusse médical », antidote au césium 137 et ingérable en cas de catastrophe nucléaire : il suffirait à son possesseur de lécher la toile. La quantité de « bleu » utilisée sur la toile correspond à une dose complète de traitement individuel, et la notice du médicament est jointe au verso du cadre. Œuvre belle, utile, comestible, susceptible de vous sauver la vie, référence humoristique et acide aux monochromes de Malevitch et au bleu Klein, cette œuvre est sans doute le meilleur résumé du travail de Sébastien Mettraux.

Texte : Paul Calori

Vidéo réalisée par Antoine de Mena lors du vernissage de l’exposition de Sébastien Mettraux, le 8 mai 2014 :

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