vernissage le mardi 14 octobre • du 14 octobre au 2 novembre 2014

Photos de l’expo et entretien avec l’artiste sur le site de la revue Collection

A l’occasion du Festival Fanzines! la galerie accueille le travail de sérigraphie de Thomas Perrodin, jeune artiste au carrefour entre graphisme, BD alternative et art contemporain. L’installation Livres Uniques II reprend le principe d’une exposition conçue en mars 2014 pour la Halle Nord (Genève), mais inclut des oeuvres inédites conçues spécifiquement pour l’événement. Sur table, trois nouvelles séries de huit livres en jaune et noir 1 ; au mur, une série didactique expose l’intérieur d’un livre disséqué ; quant à la façade de la galerie, elle subit un recouvrement partiel par du papier peint.

Venu à l’art par le graffiti et le graphisme, Thomas Perrodin découvre la BD expérimentale et la sérigraphie à l’EESI (Angoulême), avant un passage à la HEAD (Genève). Parallèlement à une activité prolifique d’illustrateur et de graphiste pour le milieu alternatif et culturel en Suisse et au-delà, il poursuit un travail personnel autour des limites du livre. Au sein d’Hécatombe, maison d’édition genevoise devenue collectif de cinq auteurs-artistes éditant leurs propres livres-objets 2, ses quatre ouvrages Un essai sur le vide, Boredom, Abysses (2013) et Nuages Kärcher (2014) exploitent déjà le potentiel pictural brut de la sérigraphie. En 2014, ses installations Livres Uniques poussent plus loin le propos, en incluant une création in situ.

Thomas Perrodin pratique une sérigraphie “pure”, toute manuelle, non assistée par ordinateur. À même l’écran, il compose ses images à coup de bouche-pores et de kärcher et, dans le cas des productions abstraites présentées ici, le dessin disparaît même : il n’y a plus de filtre entre la racle et l’encre, celle-ci est simplement exploitée jusqu’à épuisement, en aplats ou en dégradés. La logique même de la sérigraphie comme production de multiples est subvertie : même si chaque Livre Unique possède un jumeau né de la même feuille, ils demeurent perceptiblement différent. Ce goût de l’unicité, cette auto-limitation aux possibilités picturales primitives de la couleur, ce désir de dialogue physique et intense avec la matière qui devient le sujet-même de l’image, relèvent d’une démarche plus picturale que simplement illustratrice. Elle rappellerait presque les principes de l’expressionnisme abstrait et du colorfield painting 3. Au fond, seul le choix du support-livre semble la distinguer de la peinture à proprement parler.

Comment cerner cette hybridation entre livre et peinture ? L’appeler BD abstraite ? Livre d’artiste ? La trajectoire de Thomas Perrodin n’est pas celle d’un peintre s’appropriant le livre pour y transposer son travail, plutôt son inverse : une appropriation de la peinture par quelqu’un qui vient du livre. La sérigraphie n’y est pas instrumentale, elle est le moment même de l’intuition picturale : sa pratique intense débouche un jour sur un questionnement (qu’est-ce qu’un livre ?) et découvre le langage d’une solution possible dans l’abstraction coloriste. On peut ainsi voir l’objet de deux manières, symétriques : un livre sur la peinture, telle que vécue de l’intérieur ; une peinture faite livre, qui se plie et se feuillette. Ce découpage de la peinture en pièces accessibles et manipulables, n’est pas l’aspect le moins significatif de Livres Uniques : c’est dire que l’art ne doit pas être sacralisé, n’est pas un produit de luxe. Et si sa peinture-papier envahit toutes les surfaces de l’espace d’exposition, c’est comme portée par l’enthousiasme d’une révélation : Thomas Perrodin semble avoir trouvé, sur le chemin de la sérigraphie, une manière de réconcilier ses aspirations picturales les plus profondes avec ses convictions éthiques. – Paul Calori.


1 Le choix de ces deux couleurs, du format A4 et d’une reliure en liasse agrafée, doit nous évoquer la paperasse administrative.
2 Une de leurs dernières productions, Un fanzine carré D, a reçu prix de la BD alternative à Angoulême en 2014.
3 Lorsqu’il lui est proposé de se prêter au jeu des influences à propos de Livres Uniques, Thomas Perrodin cite entre autres Mark Rothko, Hokusaï, Anish Kapoor.

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